Rapport de recherche
« Tous les mêmes? Portrait social de la France politique de 2002 à nos jours. »
Issu de trois ans de recherche collective et d’une base de donnée inédite, notre rapport prouve que les classes supérieures s’organisent pour préempter le pouvoir politique et propose 10 objectifs politiques pour imposer la parité sociale en politique.
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Résumé (FR)
Mots-clefs : Classes sociales – Elections – Méthodes hybrides – Engagement – Partis politiques
Le rapport Tous les mêmes ? Portrait social de la France politique de 2002 à nos jours s’inscrit dans une démarche méthodologique hybride. Celle-ci s’appuie en premier lieu sur les méthodes de socioanalyse narrative, appliquée dans le cadre d’une centaine d’heure d’ateliers dans quatre territoires (Ile-de-France, Marseille, Ain, Roubaix-Lille). Ces ateliers ont réunit 42 “co-chercheur·euses”, militant·es associatif·ves, syndicaux, politiques, issu·es de classes populaires rurales et urbaines, ayant été formé·es à confronter, comparer et généraliser leurs expériences de façon critique, à auditionner, enquêter auprès d’autres acteur·ices et à mobiliser leurs récits et analyses publiquement dans un cadre militant appuyé sur la rigueur des sciences sociales. Cette démarche scientifique et d’éducation populaire a également permis l’appropriation de méthodes quantitatives en vue de confronter les savoirs expérientiels à des données globales et de déplacer le cadre dominant d’analyse des inégalités politiques. Là où de nombreux travaux et discours se concentrent sur les incapacités (parfois prétendues) des classes populaires (déficits de capital culturel, de diplômes, de légitimité ou d’appétence politique), le collectif dlp· opère un renversement du stigmate et reformule la question de recherche de la manière suivante : « comment s’organise la préemption du pouvoir politique par les classes supérieures ? », en vue de permettre le développement de stratégies d’action dans le cadre des méthodes de community organizing.
À partir d’un corpus de données électorales (RNE, Min. Int.) couvrant plus de vingt ans de scrutins et 2,17 millions de candidat·es recensé·es et uniques, le rapport propose notamment des indices de représentation (IR) croisant poids démographique, présence parmi les candidat·es et hiérarchie des positions électorales, ainsi que plusieurs modélisations réplicables dans le temps et les territoires, construits à partir des savoirs expérientiels dans nos ateliers. Cette approche permet d’objectiver les mécanismes concrets, situés et récurrents par lesquels les classes supérieures structurent l’accès aux positions éligibles et aux fonctions de pouvoir, et de mettre en évidence une éviction organisée des classes populaires et moyennes, indépendamment de leur niveau d’engagement ou de leurs compétences politiques.
Le rapport met en évidence un engagement massif des classes populaires et moyennes dans la vie politique, largement sous-estimé par les représentations dominantes. 30 % des 2,17 millions de personnes ayant candidaté au moins une fois à une élection depuis 2002 appartiennent aux classes populaires. Pourtant, cet engagement initial se traduit très faiblement en accès au pouvoir : à l’Assemblée nationale, les élu·es issu·es des classes populaires ne représentent qu’environ 6 % des député·es, soit une sous-représentation majeure, tandis que 87 % des élu·es européen·nes appartiennent par exemple aux classes supérieures. Ce décalage révèle un mécanisme structurel que le rapport modélise comme un « escalier du pouvoir », où plus on monte dans la hiérarchie institutionnelle, plus la sélection sociale s’intensifie. Sur la dernière séquence de scrutins (2020-2024) la sélection des classes populaires en vue de l’accession aux positions parlementaires, est ainsi 16 fois plus forte que celle des classes supérieures à droite, 10 fois à gauche et 11 fois à l’extrême droite, si l’on compare leur part parmi les candidat·es (tous scrutins confondus) et parmi les parlementaires.
L’analyse met également en évidence une concentration sociale et territoriale du pouvoir politique. Les positions centrales – exécutifs municipaux, mandats nationaux, fonctions stratégiques – sont occupées de manière disproportionnée par les classes supérieures, qui s’accaparent les meilleures positions (éligibles) sur les listes comme en atteste l’exploitation de l’Indice de Représentation (IR) que nous avons construit. Cette concentration s’articule à une géographie spécifique : la centralité urbaine, le niveau de diplôme et le niveau de vie médian apparaissent comme des facteurs déterminants de la sur-représentation des classes supérieures : là où ces indicateurs sont forts, les classes supérieures sont d’autant plus sur-représentées, révélant une compétition encore plus forte pour le pouvoir politique, ceci étant rapporté systématiquement à leur poids démographique local. À l’inverse, les classes populaires cumulent des IR négatifs dans ces mêmes espaces mais trouvent des espaces de représentation relatifs dans les territoires ruraux, traduisant une exclusion structurelle des lieux où se prennent les décisions mais prouvant également que lorsque les classes supérieures se retirent de la compétition pour le pouvoir (ici, local), les classes populaires (et moyennes, dans des conditions qui varient) trouvent un espace disponible à leur engagement.
Le rapport met enfin en évidence un plafond de verre électoral qui s’exerce au moment de la constitution des listes. Aux municipales de 2020, ce plafond s’imposait en moyenne dès les sept premiers déciles de liste : sur une liste fictive de 100 candidat·es, les classes supérieures sont plus représentées que les classes populaires dans les 70 premières positions, celles qui conditionnent l’éligibilité et les trajectoires politiques ultérieures. Ce mécanisme est piloté par les têtes de liste – dont 50 % sont issues des classes supérieures dans les centres urbains, contre 10 % de classes populaires, pour des poids démographiques respectifs de 16 % et 30 % – et se répète quel que soit le parti ou le territoire, avec des variations de seuil mais une logique identique. Il constitue un verrou structurel de l’accès au pouvoir, dont l’identification permet de développer des stratégies concrètes pour surmonter cet obstacle, en repérant également des exceptions dans des territoires où l’histoire sociale et politique ouvrière reste un marqueur important.
Abstract (EN)
The report Tous les mêmes? A Social Portrait of Political France from 2002 to the Present adopts a hybrid methodological framework combining narrative socioanalysis with quantitative methods. It is grounded, first, in nearly one hundred hours of workshops conducted across four territories (Île-de-France, Marseille, Ain, Roubaix–Lille). These workshops brought together 42 “co-researchers”—activists from associative, trade-union, and political backgrounds—originating from rural and urban working-class communities. Participants were trained to critically confront, compare, and generalise their lived experiences; to conduct hearings and inquiries with other actors; and to mobilise their narratives and analyses publicly within a militant framework explicitly anchored in the rigor of the social sciences. This process of scientific popular education also enabled the appropriation of quantitative tools, allowing experiential knowledge to be confronted with large-scale data and contributing to a shift in the dominant analytical framework used to address political inequalities.
Whereas a large body of academic literature and public discourse focuses on the alleged incapacities of the working classes—such as deficits in cultural capital, educational credentials, political legitimacy, or political inclination—the DLP collective undertakes a reversal of the analytical stigma. It reformulates the central research question as follows: how is the pre-emption of political power by the upper classes organised? This reformulation is explicitly oriented toward the production of actionable knowledge, within a community organising perspective.
The report draws on an exhaustive corpus of electoral data (National Electoral Register; Ministry of the Interior) covering more than twenty years of elections and 2.17 million unique candidates. It develops Indices of Representation (IR) that cross-reference demographic weight, share among candidates, and the hierarchy of electoral positions, alongside several models that are replicable over time and across territories. These models are directly informed by the experiential knowledge produced during the workshops. This approach makes it possible to objectify the concrete, situated, and recurrent mechanisms through which the upper classes structure access to eligible positions and positions of power, and to demonstrate an organised eviction of working and middle classes, independent of their level of political engagement or political competence.
Empirically, the report highlights a massive political engagement of working and middle classes, which remains largely underestimated in dominant representations. Thirty percent of the 2.17 million individuals who have stood for election at least once since 2002 belong to the working classes. However, this initial engagement translates only marginally into access to power: at the National Assembly, elected representatives from the working classes account for approximately 6% of Members of Parliament, indicating a severe under-representation, while 87% of European elected representatives, for instance, belong to the upper classes. This gap reveals a structural mechanism conceptualised in the report as a “staircase of power”, whereby social selection intensifies progressively as one ascends the institutional hierarchy. Over the most recent electoral sequence (2020–2024), the disadvantage affecting working-class candidates in access to parliamentary positions is 16 times greater than that affecting upper-class candidates on the right, 10 times greater on the left, and 11 times greater on the far right, when comparing their respective shares among candidates (across all elections) and among parliamentarians.
The analysis further demonstrates a pronounced social and territorial concentration of political power. Central positions—municipal executive offices, national mandates, and strategic political functions—are occupied in a disproportionately high manner by members of the upper classes, who capture the most favourable (i.e. eligible) positions on electoral lists, as evidenced by the Representation Indices constructed in the report. This concentration is closely associated with a specific political geography: urban centrality, educational attainment, and median standard of living emerge as key determinants of upper-class over-representation. Where these indicators are highest, upper-class over-representation is correspondingly stronger, revealing heightened competition for political power relative to local demographic weight. Conversely, working-class candidates accumulate negative IR values in these same spaces, while finding relative spaces of representation in rural territories. This pattern simultaneously reflects a structural exclusion from decision-making arenas and demonstrates that when upper-class candidates withdraw from competition for political power—here, at the local level—working-class (and, under certain conditions, middle-class) candidates are able to occupy the available political space.
Finally, the report identifies an electoral glass ceiling operating at the stage of electoral list composition. In the 2020 municipal elections, this ceiling emerged, on average, from the first seven deciles of electoral lists onward. On a hypothetical list of 100 candidates, upper-class candidates are more highly represented than working-class candidates within the first 70—and most advantageous—positions, which determine electability and subsequent political trajectories. This mechanism is driven by list leaders—50% of whom originate from the upper classes in urban centres, compared with 10% from the working classes, despite respective demographic weights of 16% and 30%—and is reproduced regardless of party affiliation or territory, with only minor threshold variations. As such, it constitutes a structural lock on access to political power, the identification of which enables the development of concrete strategies to overcome this barrier, while also highlighting exceptions in territories where a strong working-class social and political history remains a significant factor.
Citations-types
Pour citer ce rapport dans la presse, des publications académiques ou militantes, nous vous recommandons ces formats :
Version longue (publications académiques ou presse) : Collectif démocratiser la politique·, Kevin Bhema Vacher (dir.), Taoufik Vallipuram, Tara Dickman, Eléonore Machado, Tous les mêmes ? Portrait social de la France politique de 2002 à nos jours, Rapport de recherche, Groupe de Diffusion, de Recherche et de Veille citoyenne, 12 septembre 2025, Martigues.
Version abrégée : Collectif démocratiser la politique· ed. al., Tous les mêmes ? Portrait social de la France politique de 2002 à nos jours, Rapport de recherche, GDRV, 2025.
Version courte (réseaux sociaux ou légendes) : Collectif démocratiser la politique·, rapport disponible sur democratiserlapolitique.org
Pour citer, extraire une donnée ou une visualisation et ses sources : se référer à l’annexe 5.
Sommaire du rapport
Démarche & méthode
- Une démarche scientifique et collaborative
- Étudier les classes supérieures à partir de l’expérience des classes populaires
- Une méthodologie qualitative et quantitative
- Une base de données inédite, exhaustive et ouverte à tou·tes
- Des outils quantitatifs pour un contrôle citoyen
Introduction
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L’engagement populaire : une réalité vivante mais entravée
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La longue histoire des luttes pour une vraie représentation politique
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La parité de classes sociales : une définition renouvelée
Partie 1 : comment mettre en œuvre la parité sociale
- Une coalition de cause autour d’un horizon commun : “accomplir la promesse démocratique”
- Nos 10 premiers objectifs politiques
Partie 2 : le portrait d’un entre-soi qui se referme
- Un constat préalable : l’engagement massif des français·es, toutes classes confondues
- Une lecture globale : des élu.es plutôt représentatifs de la population sur l’ensemble des scrutins confondus mais une représentation qui se dégrade
- Un diagnostic sans appel : la mal-représentation dans les scrutins parlementaires
- Une alerte : l’extension de cette mal-représentation jusqu’aux toutes petites communes
- Une modélisation de synthèse : le périlleux escalier du pouvoir
Partie 3 : Les rouages d’une machine à évincer
- Comparer et contrôler les représentations locales grâce à un « indice de représentation » inédit
- Une compétition territoriale : les classes supérieures concentrent le pouvoir politique autour des centres urbains
- Une compétition sociale : la représentation politique comme prolongement et renforcement du pouvoir économique
- Une hiérarchie organisée : le plafond de verre électoral
- Un système trans-partisan auquel le RN n’échappe pas
Conclusions et perspectives
- Annexe 1 : exemple de fiche candidature (élections municipales 2020 – cerfa n° 14997*03)
- Annexe 2 : classification en classes sociales « C16 » (dont « C4 » et « C6 » et exemples de professions telles que recensées par le RNE)
- Annexe 3 : note sur les classifications retenues et limites méthodologiques
- Annexe 4 : liste des notes méthodologiques disponibles en ligne
- Annexe 5 : tables des figures, des tableaux, des cartes figurant dans ce rapport et sources des données
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L’équipe derrière le rapport